Crossword, Goethe Institute, Beirut 2001
 

Témoigner, Mathias Flügge (german)
Le sommeil de la raison, Joseph Tarrab (german)
Victims in the Shadow of Account – A Story Behind the Pictures of Salah Saouli, Harald Friecke
Nur ein Hauch von Verlust, Katrin Bettina Müller
The Way We’ve Always Done Before, Michael Wollenheit
Energetic Depots – On the New Works of Salah Saouli, Stefan Rasche (german)
Some say that writing poetry is impossible after Auschwitz, Wilhelm Gauger
Wir wollen wieder gesehen werden und euch sehen können, Wilhelm Gauger
Le mot secret, Abbas Beydoun
Obsession by Salah Saouli,
Heleen Buijs
Supperpositions, Reiner Höynck (german)
Das Labyrinth, Stefan Rasche


Le Mot Secret

Abbas Beydoun

C’est, dans les journaux, là où se trouve le mot secret, que nous essayerons évidemment de trouver la clef le « Crossword / mot secret » de l’oeuvre de Salah Saouli . Toutefois est-il que l’artiste Salah Saouli nous propose un autre jeu; nous ne chercherons pas cette clef ce mot secret dans les grilles des mots croisés mais plutôt partout, sur toutes les pages du journal, sachant que toute page ne demandera pas plus que le ciseaux de Salah Saouli pour devenir une grille de mots croisés.L’énoncé, tel quel, clair, bien articulé, cohérent, éloquent, certain, enchaîné, logique, est transformé, du moment où les ciseaux de Salah Saouli s’y introduisent, en un énoncé inconnu, dément, incohérent, incomplet, disloqué. En définitive, il est réduit à des paroles insensées. Du reste, nous nous demandons si, à l’origine, ce n’était pas le cas. Si les ciseaux de Salah Saouli en ont dévoilé les méandres et les vérités, c’est parce qu’ils y découpent la majorité des paroles et n’en préservent que des bribes.Or, ces bribes, seuls survivants des différents discours, ne sont pas épargnées arbitrairement. On a, à fortiori, conservé les mots sur lesquels sont exhaussés les discours, leurs fondements de base et leurs signes accompagnateurs. Livrés à eux-mêmes, sans expression ou phrase à l’appui, ces fondements s’avèreraient des dépouilles vocaliques, des fétiches terminologiques, qui soutiennent bien qu’elles aient besoin d’être soutenues, qui octroient une vie bien qu’elles n’en possèdent pas une et qui donnent un sens bien qu’il ne s’y trouve guère. Elles relient ce qui ne se lie point, complètent ce qui n’est point complet et affirmentcequin’estpointcertain.Salah Saouli découpe un grand nombre de mots et n’en garde que très peu. Cependant le peu qui reste suffit;parlui,rien ne manque à la page. Le noyau reste et l’écorce disparaît, les fondements demeurent et les connecteurs, mots de liaison ou plutôt outil de l’illusion et de l’édification de l’illusion s’estompent. Les mots qui remplacent les images sont irrécusables, indiscutables, non mensongers non redoutables ? et n’ont pas besoin de pensée. Ils sont une valeur en soi, une pensée autonome, un sens propre.Le jeu de Salah Saouli consiste à isoler ces mots adorés - mots/idoles, dans la page (analogue au discours et à la réalité) qui se transforme en désert. On reconstruit la page avec les éléments évacués et seulement à partir de ses éléments. Certes, construction à vide! Les mots qui restent n’octroient pas de sens autant qu’ils en ont besoin. Ils sont précisément le non-sens qui se trouve dans les pages. Sur ce apparaît le discours politique ou ce qui en reste de néant et de non-sens, discours littéraire,discours esthétique, discours publicitaire, discours féministe… discours qui ne sont que nudités mensongères ne soudant rien et que noyaux creux, stériles, insensés, basculant des profondeurs du néant.La protestation de Saouli est-elle pure protestation ou est-elle aussi message? Est-elle une attitude ontologique ou politique? Par terre, sous du verre cassé, des volumes de journaux sont ouverts sur des pages à larges manchettes relatant successivement des épisodes de la guerre libanaise. Ces volumes trahissent le fait que les pages affichéessoient aussi en relation avec la guerre, ou bien que les pages affichéesetdécoupéessoientlesmêmesquecellescomplètes et parfaites qui se trouvent par terre et qui, par l’action du temps, ont subies une révision avec les ciseaux. Le temps n’a agi qu’en évidant ces discours, en les réduisant de plus en plus à des balbutiements inintelligibles, à des phonèmes agréables. Ces pages colées aux murs ont dit qu’elles ne racontaient, ni informaient, ni jugeaient, ni délimitaient, ni désignaient, ni décrivaient ni condamnaient. Elles ont dit au spectateur que le néant signifiaitpresquece qu’on appelle politique, ce qu’on appelle société, ce qu’on appelle culture, ce qu’on appelle valeurs, conflit,cequ’on appelle prise de position, des mots, des mots… “des mots” tel que Hamlet l’avait dit; pas plus consistants que Les bribes épargnées par Salah Saouli. Sont-elles une tragédie ontologique? Y avons-nous contribué de manière ou d’autre? Bien que j’arrive à comprendre qu’on se fixe des buts avec la prétention de doter d’un parcoure rationnel toute cette histoire sombre! Les pages de Salah Saouli, en miettes et dépouillées de tout discours, me semblent être cependant plus familiers. Je pense parfois que nous ne pouvons, qu’avec beaucoup d’imagination, nous rapprocher de la réalité. Quel est le mot secret? Point de mot secret! C’est nous qui transformons les événements, les vérités apparentes, voire les mots eux-mêmes en mot secret, en néant. Et ce n’est encore qu’un début.

Parut à « Assafir»,le6Avril2001Traduit de l’arabe par Madonna Ayoub


© salah saouli